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dimanche 15 juillet 2012

Anne Matalon nous a quittés




Dans un monde « plus juste  », le crabe – ou plutôt « les » crabes, car en quatorze années, de rémissions en rechutes, elle eut à affronter plusieurs récidives – n’aurait pas pris la vie d’Anne Matalon. Dans un monde plus juste, le Petit abécédaire des entreprises malheureuses de Anne Matalon aurait rencontré le même succès qu’Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq – ces deux romans ayant en commun de traiter, de façon radicalement différente, la vie stressante, souvent absurde, en entreprise, comme le faisait remarquer Christophe David dans Le Matricule des anges
Mais voilà, nous ne vivons pas dans ce monde-là. Anne Matalon a été emportée par la maladie, trois jours après son 53e anniversaire, et – la chose peut paraître pour le coup accessoire –, ses merveilleux romans n’ont pas rencontré le succès qu’ils auraient mérité. Le cancer, Anne ne s’est pas contentée de le combattre pour sauver sa peau. Elle avait fait de la lutte contre la maladie une philosophie, créant en 2005, dans le quartier de la Bastille à Paris, l’Embellie, la première boutique offrant ses services aux femmes atteintes du cancer (perruques, prothèses mammaires, foulards, vêtements), proposant aussi des ateliers de sophrologie, Tai-chi, Qi-qong, maquillage et ateliers d’écriture. « Parce qu’une femme malade n’est pas que malade… » D’autres boutiques ont ouvert à Strasbourg, Amiens et Namur, en Belgique.  
Par la suite, avec plusieurs femmes artistes, elle créa le Collectif Créatif des Corps Divergents, dans le but de « réinventer béquilles, cannes, attelles, etc, en y mettant de la fantaisie, de l’humour et de l’élégance, afin que ces « prolongements du corps » ne soient plus stigmatisants ».


Le premier roman d’Anne, Petit abécédaire des entreprises malheureuses, parut en 1996 aux éditions Baleine, dans la collection Canaille/ Revolver. Poussé par le succès du Poulpe, le soutien de quelques libraires avisés et une critique enthousiaste (Cavanna l’encensa dans Charlie Hebdo), il connut un succès d’estime et fut réédité chez J’ai Lu (qui ne le soutint pas et le pilonna assez vite). 

S’inspirant de la Caisse des dépôts et consignations, où elle occupait à l’époque des fonctions assez éloignées de sa formation de philosophe, elle plantait le décor : une entreprise « ordinaire », la GAL (Générale d’Assurances limousine). Dix cadres supérieurs sont envoyés en stage « hors-limites » dans le Sahara. Neuf sont assassinés, le dixième disparaît. Nathan Robinski, responsable de formation à la GAL, hypocondriaque obsédé par ses aphtes, croit reconnaître le rescapé lors d’un voyage à Copenhague, tandis que son épouse Adrienne, ethnologue en mission chez les Papous, est portée disparue. Tel est le point de départ du réjouissant Petit abécédaire, traité avec un humour décapant, une drôlerie espiègle.
Alba Capra (Baleine) réunit des détectives privés déroutants, des médecins frelatés, des bègues par accident, des folles en bigoudis, dans un polar décoiffant qui aurait enchanté Georges Perec, où l’absurde sévit dans la joie. On y apprend notamment que des adorateurs de la chèvre blanche sévissent au lycée Charlemagne, ce qui n’est guère convenable dans un établissement scolaire.
Dans le très beau Conférence au club des intimes (Phébus), Anne Matalon se penche sur ses origines grecques et juives, et nous transporte en 1913 à Salonique, capitale d'un cosmopolitisme harmonieux, où Turcs, Grecs, Bulgares, Serbes, Croates, Albanais, Tsiganes, insouciants des menaces qui pèsent, Salonique où se rendent deux jeunes peintres, un Suisse et un Français, en mal d'émotions fortes et de beauté pure, sur fond du voyage qu’effectua cette même année le peintre Paul Klee. Dans ce troisième roman, salué par Le Monde des Livres et Paula Jacques dans son émission Cosmopolitaines sur France Inter, et qui obtint le prix Littérarure Alberto Benveniste 2002, Anne donnait toute la mesure de son talent d’écrivaine.
Les deux autres ouvrages d’Anne parlent du mal qui l’a emportée. Apprivoiser le crabe (Phébus) est un dialogue avec sa cancérologue, Élisabeth Angellier. Chimiofolies (HB éditions) est une suite d’instantanés dans lesquels elle traite son ennemi intime le crabe avec panache et dérision, à la façon d'un Pierre Desproges.
Impossible de terminer ce tour d’horizon sans évoquer un roman inédit d’Anne, qui aurait dû paraître en 2001 dans la collection Moulard. Malheureusement, le premier feuilleton (oulipien) du 3e millénaire, qui racontait les tribulations d’un jeune Costarmoricain obèse, prêt à tout pour aider son prochain, totalement mythomane et inconscient, s’arrêta au bout de 6 épisodes, suite à une défaillance de notre éditeur, et ce roman, que je lui avais commandé, est hélas resté à l’état de manuscrit. Dans Traquenard sur le rocher, le héros soigne un blaireau blessé qui s’échappe et se retrouve dans un élevage industriel de poules, où il est enlevé par des inconnus et se réveille à Gibraltar. Ses geôliers s’étant mépris sur son identité, il endosse la personnalité d’un  scientifique impliqué dans la découverte du Printanium, un redoutable virus bactériologique capable de créer une épidémie de peste bubonique. Sur ce point de départ, Anne Matalon raconte une histoire hilarante, avec l’arme qui était sa marque de fabrique : l’humour grinçant.
Anne Matalon va beaucoup manquer à ses amis. Et à la littérature. On peut lui rendre hommage en lisant (ou relisant) ses livres.
Jean-Jacques Reboux, 14 juillet 2012
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